En juin 2026, la France commémorera le quatre-vingt-dixième anniversaire de la signature des accords de Matignon, conclus dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 ; une avancée sociale majeure en Europe dans le contexte d’une crise économique mondiale. En effet, amorcée par le krach de Wall Street, à la bourse de New York, le 24 octobre 1929, la crise économique devient globale. La Grande Dépression est née.
Aux États-Unis, les banques et les entreprises font faillite, et le chômage explose. En parallèle, les économies européennes, déjà fragilisées par la guerre, subissent la diffusion de cette crise. Liées aux banques américaines, les banques européennes s’effondrent à leur tour. Les échanges commerciaux internationaux diminuent, la production baisse, les entreprises ferment et le chômage s’accroît.

Durant cette période d’entre-deux-guerres, la France et le Royaume-Uni choisissent une alternative démocratique et républicaine, contrairement à l’Italie et à l’Allemagne, lesquelles basculent dans des régimes totalitaires. Profondément déstabilisée par l’inflation et le chômage, la République de Weimar est marquée par l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler le 30 janvier 1933. Nommé chancelier par le président Paul von Hindenburg, Hitler considère le traité de Versailles comme un diktat qui le pousse à agir, selon lui, pour la survie du peuple allemand.
À la mort du Reichpräsident, en 1934, le président du Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei décide de cumuler les fonctions de chancelier et de président en prenant le titre de Führer de sorte que la vision nazie de l’État puisse s’incarner : « un Peuple, un État, un Guide ».
L’Italie, quant à elle, est dirigée, depuis octobre 1922, par une dyarchie partagée entre le roi Victor-Emmanuel iii et le Duce, Benito Mussolini. Postérieurement à la « Marche sur Rome », aux côtés de ses chemises noires, Mussolini est nommé président du Conseil par le roi lui-même.

La France n’est pas sans connaître l’influence des groupuscules d’extrême-droite. Le 6 février 1934, sur fond de scandale politico-financier comprenant l’affaire Stavisky, l’Action française et plusieurs ligues populistes manifestent dans Paris. Surnommé le « Beau Sacha », le financier Alexandre Stavisky est retrouvé mort à Chamonix à la suite d’un détournement de fonds au Crédit municipal de Bayonne. Bien que l’affaire ne compromette qu’une minorité de politiciens de second rang, elle demeure l’un des plus grands scandales financiers du vingtième siècle. Il n’en demeure pas moins que la violente manifestation sur la place de la Concorde, faisant une dizaine de victimes dont un policier tué, entraîne la chute du gouvernement d’Édouard Daladier. En réaction à ces émeutes, des cortèges communistes et socialistes défilent de concert dans les rues de Paris afin de dénoncer le risque d’instauration d’un régime fasciste en France.

Dès lors, la gauche forme une coalition réunissant Maurice Thorez du Parti communiste français, Léon Blum de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO) et Édouard Daladier du Parti radical. Le 3 mai 1936 a lieu en France le second tour des élections législatives. Le Front populaire, créé deux ans plus tôt, remporte les élections. Du haut de ses soixante-quatre ans, Léon Blum devient le président du Conseil. Son arrivée au pouvoir suscite un immense espoir parmi les classes populaires françaises.

Les grèves et les occupations d’usines se multipliant, le gouvernement se voit contraint d’accélérer les réformes sociales. La France compte, en 1936, 864 170 chômeurs et le revenu moyen baisse de 30%. Le taux de chômage est estimé à 10,1%, contre 10,3% en Allemagne. La question sociale rythme les cœurs des deux millions de grévistes français, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. Malgré des aspirations parfois différentes, un peu de pain pour certains, le rêve du Grand Soir pour d’autres, un vecteur commun anime la classe ouvrière : l’amélioration des conditions de vie.
Chose dite, chose faite. Le gouvernement Blum apaise les tumultes en signant les accords de Matignon dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 avec la Confédération générale de la production française et la Confédération générale du travail. Les accords prévoient des augmentations de salaire de 7 à 15%, l’élection de délégués ouvriers dans les usines ainsi que l’établissement de contrats collectifs destinés à la protection des travailleurs. Les réformes sociales s’accumulent avec le travail hebdomadaire qui passe de 48 à 40 heures, les deux semaines de congés payés et le billet populaire de congés annuel, lequel est impulsé par Léo Lagrange. Le Front populaire apaise en partie les fractures sociales après les grandes grèves de 1936 et accorde davantage de place aux ouvriers dans la société.
De septembre 1936 à septembre 1937, 100 000 chômeurs retrouvent un emploi. Deux mouvements d’embauche ont lieu à la fin de l’année 1936 puis au printemps 1937. Ces derniers entraînent, dans les grands établissements, une augmentation de 7,8% du nombre d’emplois. La croissance atteint 9,4% dans la région parisienne. Or, cette progression dissimule des comportements divers selon les entreprises et le type de main-d’œuvre. Fait intéressant, les petites et moyennes entreprises ne sont pas pénalisées par la loi des quarante heures. Néanmoins, les embauches se polarisent dans les secteurs modernes à forte intensité capitalistique, tels que la métallurgie. De la même manière, les embauches sont assez sélectives, portant majoritairement sur les travailleurs masculins qualifiés, au détriment des femmes, des étrangers et des travailleurs de plus de cinquante ans, dont le chômage tend à s’aggraver.

Le gouvernement onirique se retrouve face à une aporie sur la question épineuse de l’intervention française en Espagne, où la guerre civile déchire le pays. Léon Blum, fervent soutien des opposants de Francisco Franco, subit les pressions de l’Angleterre afin de ne pas intervenir. Le cas échéant, elle perdrait tout appui britannique face à l’Allemagne, pilier de la résistance franquiste. Le 21 juin 1937, le premier gouvernement Blum présente sa démission. Camille Chautemps lui succède. Dès janvier 1938, le nombre de chômeurs secourus dépasse à nouveau le seuil des 400 000. De surcroît, les sorties de chômage ne représentent que le tiers des créations d’emplois.
En mars 1938, le président de la République, Albert Lebrun, exhorte le retour de Léon Blum. Après un court deuxième gouvernement, il démissionne à nouveau à cause du refus du Sénat de lui accorder les pleins pouvoirs qu’il réclame pour faire face à la crise économique.
Figure majeure de la politique française, Léon Blum mène une grande carrière politique à laquelle s’adjoint une plume partisane zélée, célèbre pour la mise en lumière d’idées progressistes. Ses idées sont parfois jugées excessivement subversives pour un certain pan de la société française, notamment lorsqu’il affirme n’avoir jamais « réussi à discerner ce que l’inceste a de proprement repoussant » dans Du Mariage, publié en 1907. Dans cet ouvrage, il fait la promotion d’une vie sexuelle active conjointe pour la femme et pour l’homme avant le mariage. Il écrit ainsi, à la page 14 : « Le vice propre du mariage actuel, c’est qu’il unit un homme tendant ou déjà parvenu à la période monogamique avec une femme encore neuve, avec une femme qui, normalement, avant de se fixer, devrait dépenser, épuiser l’instinct de changement qui est en elle ».
Collaborateur actif du journal L’Humanité, fondé par Jean Jaurès, Léon Blum épouse Jeanne Reichenbach en octobre 1943, au camp de Buchenwald dans lequel il est interné de 1943 à 1945.
Valentin Machut
